Jazz, l’impétueux virtuose s’est éteint

Crédit : Jacob Melissen

Lundi 06 janvier - 19h43 | Mathieu Gautier et Sébastien Roullier

Jazz, l’impétueux virtuose s’est éteint

On a appris aujourd’hui la mort de Jazz, leader du classement des meilleurs pères de gagnants internationaux en dressage. Le haras de Broere a annoncé avoir dû dire adieu la semaine dernière à son roi, qui était âgé de vingt-neuf ans. Malgré la méfiance des uns face à son tempérament et les soupçons des autres quant à son caractère craintif, quoi qu’on en soit, ce KWPN à l’énergie débordante a particulièrement marqué sa production et grandement contribué à l’évolution de la discipline.

 - Jazz, l’impétueux virtuose s’est éteint

Crédit : Jacob Melissen

L’histoire de Jazz débute à Rosmalen, commune limitrophe de Bois-le-Duc, aux Pays-Bas. Huub et Tinie van Helvoirt, ses naisseurs, acquièrent une pouliche née en 1980 et nommée Warmante (KWPN, Amor x Pericles, Ps). En 1983, ils la croisent à Ulster (KWPN, Nimmerdor), un étalon à vocation saut d’obstacles. De cette union naît Charmante, la mère de Jazz. Après trois premiers poulains, celle-ci est présentée à Cocktail, un petit-fils de l’étalon Selle Français Furioso II, né en 1965 et disparu en 1986 après avoir été exporté en Allemagne, où il a notamment engendré les Hanovriens For Pleasure et Voltaire, chefs de race et très grands performeurs en saut d’obstacles. Ayant évolué jusqu’au plus haut niveau en dressage avec la star néerlandaise Anky van Grunsven, Cocktail a également engendré les étalons approuvés Hierarch, Havel et Nourejev. Jazz voit le jour le 21 mai 1991 sous le nom originel de Jacob. Charmante aura quatre autres produits de Cocktail : Klister en 1992, puis trois clones nés en 2012 aux États-Unis. Pour ces derniers, l’avenir reste encore à écrire…
 
Le poulain change rapidement de main, acquis auprès de ses naisseurs par Bob Rijsdijk. En quête de foals prometteurs, Nico Witte, cavalier et marchand de chevaux de saut d’obstacles, ne tarde pas à en racheter la moitié à son confrère. «Je n’avais jamais vu un poulain se déplacer de la sorte, avec un tel mouvement, vers le haut et vers l’avant», admire encore celui qui lui avait donné le nom de Jazz. «Il a toujours été facile, même s’il avait beaucoup de sang. Au débourrage, il était assez regardant mais pas particulièrement craintif», se souvient-il dans un article paru en décembre 2017 dans GRANDPRIX. En 1994, le mâle est essayé par le célèbre Johan Hamminga, ancien entraîneur d’Adelinde Cornelissen, et présenté à l’approbation du stud-book KWPN. Il y obtient des notes de 8 au pas, 9,5 au trot, 8,5 au galop, 5 à l’obstacle, 8 au caractère et 9 au comportement. Son succès auprès des éleveurs est immédiat, puisqu’il sert cent juments dès sa première année de monte!
 
Au cours de sa formation, Jazz ne participe pas aux épreuves Jeunes Chevaux. À l’époque, Madeleine Vrees, qui n’est pas encore l’épouse de Nico Witte mais monte déjà quelques chevaux pour lui, est entraînée par Tineke Bartels. C’est à cette dernière que l’étalonnier propose de monter son jeune prodige. «Je lui en serai toujours reconnaissante, parce que Jazz s’est fait une place parmi les meilleurs chevaux du monde, et surtout parce que je l’adorais. J’étais folle de sa tête et de son modèle athlétique, montant et équilibré», se souvent la championne, interrogée il y a quelques années par le magazine du KWPN. «Je ne ressentais aucune faiblesse chez lui. Sa force était de demeurer toujours positif, ce qui est très sympa pour un cavalier. De fait, il me rendait chaque jour agréable.»
 
Le couple débute au niveau Grand Prix en 2001. L’année suivante, il se classe quatrième du championnat néerlandais et débute au plus haut niveau, participant notamment aux Jeux équestres mondiaux de Jerez de la Frontera. Associé à la multi-médaillée néerlandaise, Jazz fait alors équipe avec Krack C (KWPN, Flemmingh x Beaujolais), monté par Anky van Grunsven, Ferro (KWPN, Ulft x Farn), associé à Coby van Baalen, et Weyden (Han, Western Star x Grande), qui évolue sous la selle de Gonnelien Rothenberger-Gordijn. De tous les autres grands rendez-vous de 1997 à 2003, Silvano N (Holst, Silvester x Latino), le fidèle partenaire d’Ellen Bontje, est resté sur le banc des remplaçants cette année-là. Pour autant, avec Krack C, Ferro et Jazz, il forme un carré d’as qui a durablement marqué l’élevage de chevaux de dressage.
 

« Fantastique, arrogant et imbu de lui-même », Tineke Bartels

 
Après ce premier sommet international, dont le couple prend la vingt-neuvième place (65,88 %), et les Pays-Bas, la cinquième par équipes, Tineke Bartels met un terme à sa carrière de compétitrice. Celle du sire aurait pu s’achever avec la sienne. En 2003, il obtient le label Keur, puis le Preferent, graal des étalons KWPN, en 2006. En octobre 2004, il est racheté par l’élevage de Broere, établi à Alblasserdam, tout près de Rotterdam, et intègre alors le piquet de sa cavalière Kirsten Beckers. Le couple se lance en Grands Prix début 2005, et décroche d’emblée des notes dépassant les 70 %, avant de s’illustrer sur la scène internationale, à partir de 2007. La paire se classe notamment deuxième du Grand Prix et de la Reprise Libre en Musique des CDI de Zwolle ainsi que du Spécial du prestigieux CDI-W de Bois-le-Duc, avant de remporter le Spécial du très couru CDI 4* de Rotterdam. Ces performances lui permettent d’être désignée réserviste des championnats d’Europe de Turin. L’alezan fera ses adieux au sport en 2011.
 
Si Jazz, mort la semaine dernière à vingt-neuf ans, avait indiscutablement réussi sa carrière sportive, sans toutefois obtenir de notes mirifiques de la part des juges, Nico Witte, propriétaire de l’étalon pendant quatorze ans, estime à raison qu’il a encore davantage brillé à travers la qualité de sa descendance. «Il marque ses produits. Pour moi, il n’avait pas de points faibles, et tout ce qu’il a apporté était entièrement nouveau : sa façon de bouger, son énergie, son expression. » Pour autant, son caractère n’a jamais cessé d’animer les discussions, certains cavaliers et éleveurs l’estimant trop craintif, instable et impétueux. «À l’époque, les gens n’étaient simplement pas habitués à cet aspect positif d’un cheval sensible, ce qui a suscité de la publicité négative à son égard, alors que Jazz est un fantastique animal», juge Tineke Bartels. «J’ai alors pensé que le faire participer à un show avec des danseurs et éclairé par des torches pourrait convaincre les sceptiques. Jazz a été fantastique, jouant avec le public. En fait, il ne travaillait pas pour moi, mais seulement pour lui. Il est comme un type arrogant et imbu de lui-même. Nous avons joué cinq fois ce spectacle. Aujourd’hui, on ne considère plus comme un problème qu’un cheval fantastique soit un peu regardant, comme ont pu l’être Salinero (Han, Salieri x Lungau) et Parzival, par exemple.»
 
Quoi qu’il en soit, sa production brille à haut niveau depuis plus d’une décennie. Même si certains de ses descendants sont déjà retraités, d’autres continuent à truster les podiums internationaux. Son plus emblématique ambassadeur reste Parzival, médaillé d’argent individuel et de bronze par équipes aux Jeux olympiques de Londres en 2012, double vainqueur de la finale de la Coupe du monde en 2011 et 2012, champion du monde par équipes en 2010 à Lexington et double médaillé de bronze en 2014 en Normandie, sans oublier ses neuf médailles européennes, dont quatre en or ! De fait, le talent et le tempérament inquiet de l’ancien crack de la Néerlandaise Adelinde Cornelissen ont toujours rappelé ceux de son illustre père.
 
Parmi les autres fils de Jazz ayant évolué parmi l’élite, presque tous avec des cavaliers néerlandais, on peut citer Glock’s Johnson, médaillé de bronze par équipes aux JEM de 2014, puis d’or par équipes et de bronze dans le Spécial des championnats d’Europe d’Aix-la-Chapelle en 2015 avec Hans Peter Minderhoud, Vancouver K, quatrième de la finale de la Coupe du monde en 2017 à Omaha et cinquième des récents championnats d’Europe Longines de Rotterdam avec l’Irlandaise Judy Reynolds, Glock’s Tango, finaliste de la Coupe du monde en 2012 avec Minderhoud, Orion, olympique en 2008 à Hong Kong avec la Canadienne Leslie Reid, Umbro, finaliste de la Coupe du monde en 2016 avec l’Australienne Mary Hanna, Toots, olympique à Rio avec la Japonaise Akane Kuroki après avoir été formé par Imke Schellekens-Bartels, Next One (KWPN, mère par Le Mexico), ancienne bonne monture d’Edward Gal, Nartan, septième de la finale de la Coupe du monde en 2007 à Las Vegas avec Jeanette Haazen, ou encore Bonzanjo, performant jusqu’au Grand Prix avec Diederik van Silfhout. On comprend aisément pourquoi Jazz figurait en tête du classement des meilleurs pères de gagnants internationaux édité par la Fédération mondiale de l’élevage de chevaux de sport, en 2008, 2009 et 2011. En novembre dernier, il en a même repris le leadership à De Niro.
 

Une influence encore limitée en France

 
Le sang de l’alezan coule également dans les veines de plus de vingt étalons approuvés, dont Glock’s Tango et Johnson, Wynton et Westpoint, champion du monde des six ans en 2009 et performant jusqu’au Grand Prix avec la Néerlandaise Kirsten Beckers puis sa compatriote Emmelie Scholtens avant d’être vendu au Danois Andreas Helgstrand. Citons également Olivi, propriété du haras français du Feuillard, quatrième du championnat de France Jeunes Cavaliers en 2008 avec Raphael Thomas, le très regretté Don Juan de Hus (ex-Diovannie, KWPN, mère par Krack C), disparu trop tôt en 2017, Chagall D&R (KWPN, mère par De Niro), vu en Grands Prix avec Patrick van der Meer, ou Blue Hors Don Olymbrio (KWPN, mère par Ferro), monté par le Danois Daniel Bachmann Andersen.
 
On retrouve aussi Jazz comme père de mère chez Charmeur (KWPN, Florencio I), Grand Galaxy Win (KWPN, Apache), Governor (KWPN, Totilas), vice-champion du monde des six ans en 2017 avec Adelinde Cornelissen, Zaire 14 (KWPN, Son de Niro), monté en Grands Prix par l’Allemande Jessica von Bredow-Werndl, et Asther de Jeu (KWPN, Contango), évoluant au même niveau avec la Néerlandaise Tosca Visser van der Meulen. L’alezan est aussi le grand-père de l’étalon Bretton Woods (KWPN, Glock’s Johnson x De Niro), médaillé de bronze du championnat du monde des cinq ans avant d’être acquis par Paul Schockemöhle, qui l’a confié à l’Allemand Matthias Alexander Rath. Enfin, il est le père de la grand-mère maternelle de Fürst Jazz (KWPN, Fürst Romancier x Painted Black), l’étalon star de Joop van Uytert et du même Paul Schockemöhle, valorisé par Diederik van Silfhout.
 
En France, le public a découvert la production de Jazz en 2006, à l’occasion de la Grande Semaine de Saumur. La Belge Dominique Mohimont y présente alors le jeune étalon Valley (KWPN, mère par Wellington), qu’elle avait acquis quelques mois plus tôt dans les écuries de Nico Witte après sa victoire dans le championnat néerlandais des trois ans. Cela n’a pas vraiment poussé les éleveurs à utiliser son père, puisque seuls vingt-cinq fils et filles de l’alezan sont nés dans l’Hexagone depuis 2001. D’une manière générale, quel que soit leur pays d’origine, les produits de Jazz ont été peu nombreux à briller en France – la faute, peut-être, à un tempérament davantage adapté à l’équitation néerlandaise. En 2008, Stéphanie Brieussel et Twister ont été sacrés champions de France Pro 2 sur le Petit Tour, avant de s’illustrer en Grands Prix. Un autre membre de l’équipe de France semble apprécier cette origine. Après avoir présenté en Grands Prix Udayan et Wise Guy, cette année, Ludovic Henry a acquis de Casanova S (KWPN, mère par Bustron), formé par Vincent Guilloteau. Enfin, Virginie Schmitlin s’est également lancée à haut niveau avec Wolfgang H.
 
Au titre de père de mère, on retrouve Jazz chez le Selle Français Rock’n Roll Star (KWPN, Joeris), qui enregistre de jolies performances en Grands Prix avec son cavalier, propriétaire et naisseur, Philippe Limousin, ancien écuyer du Cadre noir et entraîneur national des équipes de France Jeunes, ainsi que chez Antango (KWPN, Ampere), propriété du haras du feuillard et présenté en épreuves Juniors par Eugénie Burban en 2017 après avoir été monté en Allemagne par Raphaël Thomas. Bref, si la France s’est généralement montrée frileuse à l’égard de cet étalon pas comme les autres, son sang et ses qualités pourraient donc, certes un peu tard, irriguer sa production croissante de chevaux de dressage, notamment à travers le regretté étalon star Don Juan de Hus.
 

À lire également...

Réagissez

Le mag

GRANDPRIX #113 GRANDPRIX n°113 FÉVRIER

GRANDPRIX #113

(GRANDPRIX n°113 FÉVRIER)

S'abonner à GRANDPRIXAcheter GRANDPRIXProgramme Avantages

Twitter